Vitry, décor de romans
Publié le 10 février 2026 Modifié le 11 février 2026
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Non loin de la Seine, Marguerite Duras a désormais une rue à son nom : quelques centaines de mètres d’asphalte entre des résidences et une supérette. Rien de très bucolique. « Vitry est le lieu le moins littéraire qu’on puisse imaginer », disait l’écrivain. C’est pourtant là qu’elle situe son roman Pluie d’été, tiré du film Les Enfants, tourné dans la ville. C’est l’histoire d’Ernesto, né dans une famille pauvre, dont la vie oscille entre l’école Blaise-Pascal, l’A86, ou les rues du Coteau au nom de musiciens.
« Tout en écrivant le livre, j’ai fait une quinzaine de voyages à Vitry, se confie Duras. Presque toujours, je m’y suis perdue. Vitry est une banlieue terrifiante, introuvable, indéfinie, que je me suis mise à aimer. »
Comme s’il fallait apprivoiser ce territoire pour en voir la beauté.
C’est ce qui est arrivé à Hugo Paviot. Auteur de pièces et metteur en scène, il est sélectionné pour une résidence au théâtre Jean-Vilar et anime des ateliers d’écriture avec des jeunes du micro-lycée, près de la gare. De cette expérience, il tire son premier roman, Les Oiseaux rares, où se croisent Sihem, « élève raccrocheuse » du lycée pilote, et Zapata, un vieux révolutionnaire. Ils logent tous les deux dans une résidence autonomie, où l’auteur est intervenu.
« Vitry ne ressemble pas à ce que l’on croit : triste, qui craint. Moi j’ai rencontré une ville métissée : beaucoup de culture, du street art, le côté populaire au bon sens du terme. Tout ça, c’est romanesque. »
Années 60 : Avec ses centrales, la zone industrielle © Service Archives Documentation a beaucoup inspiré Maurice G. Dantec.
Vitry a aussi vu naître des auteurs. C’est en poussant la porte de la librairie Le Tome 47 que Manon Debaye raconte avoir étoffé sa culture graphique. La jeune femme, qui a grandi au Moulin-Vert, a publié un récit dessiné sensible, au crayon de couleur. Dans La Falaise, elle explore le mal-être de deux adolescentes dans un collège qui ressemble à s’y méprendre à Chérioux.
Des Vitriots maîtres du polar
Au rayon roman noir, Vitry compte aussi plusieurs de ses enfants, devenus des écrivains renommés. Jean-Bernard Pouy fait figure de grand frère. Il a vécu 20 ans dans la ville. Son célèbre enquêteur, le Poulpe, nous emmène au stade Pillaudin ou encore rue de la Somme. Tout jeune, Pouy est surveillant à Romain-Rolland, le lycée tout proche, à Ivry. Parmi les élèves qu’il incite à écrire, il y a Tonino Benacquista et Maurice G. Dantec !
La Société d’histoire de Vitry (Vitry et ses écrivains contemporains, Société d’histoire de Vitry, bulletin N°87, décembre 2008, pages 17-24) a décortiqué les textes de ces romanciers inspirés par Vitry. Ainsi, dans Les Racines du mal de Dantec, l’intrigue débute au pied des cheminées de l’ancienne centrale électrique, « dressées à l’assaut de la nuit, comme des canons jumeaux vers les étoiles ».
Années 60 – Avec ses centrales, la zone industrielle a beaucoup inspiré Maurice G. Dantec. © Service Archives Documentations
Tonino Benacquista, lui, met en scène le quartier de son enfance dans La Commedia des ratés. Avec ses parents immigrés, il vit au 9, rue Jean-Roche, adjacente à la rue Anselme-Rondenay. « À l’époque, les Italiens mettaient un point d’honneur à ne jamais vivre en HLM, ils parvenaient tous à se construire une maison, on ne savait pas trop comment. …/… Je me souviens d’avoir laissé un terrain vague à quelques mètres de chez moi avant de partir un mois en Italie ; au retour, un pavillon se dressait là, tout pimpant. Un petit miracle » (Balade en Val-de-Marne, sur les pas des écrivains, ed. Alexandrine). Son roman remporte le Grand prix de la littérature policière en 1991.
Un ancien banquier et un médecin poète
Moins connu, mais très savoureux, il y a aussi Claude Picq, dont le nom nous est soufflé par Emmanuelle et Orane, de la librairie Les Mots retrouvés. « Tu verras, il est très sympa ! » Cet ancien banquier de l’avenue Paul-Vaillant-Couturier a écrit plus d’une vingtaine de polars. Gouaille, sexe, humour et satire sociale.
« À la banque, mon poste d’observation, je me souviens d’un toubib aux cheveux longs qui arrivait en Harley Davidson, mais aussi de gens très simples. Ce sont eux qui m’ont inspiré les personnages de René, Momo ou de mon détective, Ciceron Angledroit. »
La joyeuse bande se retrouve pour boire des coups au Petit Bistrot, face au MacDo. Et l’enquêteur looser traîne souvent au commissariat de police de l’avenue Rouget-de-L’Isle.
Avant de refermer tous ces livres, ajoutons quelques vers, en postface. Ceux de Paul Valet, médecin généraliste à Vitry, poète et peintre, ami d’Henri Michaux et René Char. Dans la grisaille, parmi les pauvres et les malades, il savait encore voir la poésie.
Terre de banlieue / À l’herbe essuie-pieds / Que dévore la pédale
Ciel de banlieue / En tôle ondulée / Que labourent les avions
Nuit de banlieue / Douce tarte à la lune / Saupoudrée d’étoiles.
Lucie Darbois