Lieux de culture autonomes : Vitry à la conquête des friches

Kilowatt Vitry Espace Marcel-PaulL'espace Marcel Paul, encastré au cœur de la zone industrielle des Ardoines. L'ancien site de la centrale EDF est aujourd'hui administré par un Groupement d'Intérêt Public (GIP) entre la mairie, EDF et les deux opérateurs festifs du lieu : la Compagnie Tangible et l'Assoce Kipik.© DR

Culture

Publiée le 27 septembre 2018 - Mise à jour le 07 décembre 2018

Cultures alternatives, underground, contre-cultures… De l'espace Marcel-Paul à Planète lilas, en passant par le Crapo, leurs déclinaisons vitriotes, zones franches d’autogestion, de débrouillardise et de créativité artistique, prennent depuis quelques temps une teneur de plus en plus évidente à Vitry... Quels sont les tenants et les aboutissants de ces lieux de culture autonomes dans la ville ?

Il est bien fini, le temps où on rêvait du futur à voitures volantes, gadgets cybernétiques et repas en gélules... Et à vrai dire, c'est tant mieux ! Aujourd'hui, le vrai futur, on peut le côtoyer davantage dans des espaces d'expérimentation locaux, propices à la mise en commun, l'autogestion*, la débrouillardise, la solidarité ou encore la créativité artistique.

Ce sont des nouvelles formes de vie atypiques, où les choses et les gens se mélangent aisément. Des interstices urbains inattendus, qui font rêver. Des lieux avant-gardistes et vivifiants, qui n'ont rien à envier à un décor de science-fiction.

Comment s’appellent-ils ? Quel nom donner à ces espaces hybrides et mouvants : friches culturelles*, tiers-lieux*, sociétés coopératives d’intérêt collectif, laboratoires d’initiatives citoyennes ?

Difficile de fixer dans une définition ces endroits dont le propre est justement de s’éloigner en permanence d’une représentation figée... Ce qui ressort clairement, en revanche, c’est leur autonomie vis-à-vis de l'institution, ainsi que le dépassement et le renouvellement constant du vécu qui s'y produit.

On peut y sortir faire la fête, boire un pot ou danser, mais aussi apprendre, participer et travailler, rencontrer des nouvelles personnes et tout simplement chiller, buller, attendre... L’impression de liberté et de diversité qui s’en dégage n’est pas fictive : dans ces espaces, le champ des possibles est ouvert, l’horizon est vaste. 

Aujourd’hui, ces nouvelles formes de culture autonomes s’épanouissent en France, à la campagne, mais également à la ville où elles suivent les logiques éphémères de l’urbanisme transitoire*. Souvent situés dans une temporalité très courte, ces espaces, à Vitry, tendent néanmoins à s’inscrire dans une durée plus longue, trouvant leur juste place dans la construction culturelle du territoire.

Quelques exemples 

Depuis quelques mois, une telle culture prend toute sa mesure à l’espace Marcel-Paul, au milieu des Ardoines, terre d’accueil des opérateurs festifs du Kilowatt et de la compagnie Tangible.

Elle prospère également au Crapo, ce grand bâtiment rouge qui précède le pont du Port-à-l’Anglais et qui fait de l’économie sociale et solidaire* (ESS) à la fois son terrain de jeu et son cheval de bataille. 

Crapo VitryBienvenue au Crapo, espace culturel ouvert, hybride, avant-gardiste.

Cette culture a également la particularité de se fixer dans des interstices, des espaces vacants qui parsèment le tissu urbain, pour ensuite les valoriser : Gare au théâtre en est un cas d’école. Sur un plan moins institutionnel, au Pylos, on occupe une usine de luminaires désaffectée pour y installer des collectifs d’artistes.

Ces formes de vie culturelle se retrouvent au quartier du Moulin-Vert, chez Planète lilas, parangon vitriot des pratiques agricoles alternatives, mais aussi en Centre-ville, au Vitry Fada, resto-brocanterie aux couleurs vintage et jazzy.

Ces exemples, bien distincts en apparence, mais très complémentaires, se rejoignent pour dessiner une cartographie culturelle riche et atypique, composée de lieux de vie à la frontière de l’institutionnel, autonomes, ou encore alternatifs si tant est que le mot ait encore un sens :

“Ça veut tout et rien dire aujourd’hui, mon pied droit, par exemple, il est alternatif à mon pied gauche”, martèle régulièrement un membre du Crapo sur le ton de la blague.

L’expression a peut-être perdu de son sens initial, mais il n’empêche qu’à Vitry-sur-Seine, la force de ces espaces culturels autonomes tient véritablement au fait de pouvoir proposer quelque chose d’autre, dans une réinvention constante des pratiques sociales et culturelles.

Faire vivre directement la culture

À la base, une idée, fédératrice : il faut sortir les publics d’une relation à la culture où ceux-ci ne seraient que de simples spectateurs et leur proposer autre chose : devenir acteurs, participer.

“Essayer de construire un lieu que les Vitriots peuvent s’approprier, résume Aurélien Rozo, cofondateur du fameux festival Sur les pointes et membre de l’Assoce Kipik, opérateur festif de l’espace Marcel-Paul.

Nous, on fonctionne grâce à énormément de bénévoles, qui tiennent la buvette pendant les événements, construisent les toilettes sèches et la déco, apprennent à faire la régie et à monter un chapiteau... Ça responsabilise et ça sociabilise : c’est extrêmement valorisant.”  

À cela s’ajoute une diversité surprenante des activités rendues possibles dans ces lieux de culture hybrides. Au Vitry Fada, brocanterie rime avec musique jazzy. Au Crapo, les événements sont rythmés au gré des initiations à la forge, des concerts et des parties de Pac-Man.

“On cherche à créer une petite ville à l’intérieur de la ville, explique l’équipe de la Ressourcerie du spectacle, qui administre l’espace. Quand tu rentres là, tu as envie de te promener, tu n’es plus là pour seulement rester devant un concert comme devant ta télé avant de rentrer chez toi.” 

Ces pratiques ouvrent des portes d’entrée, lèvent des freins psychologiques, décloisonnent l’accès à la culture pour des publics très différents. Sensibles aux travers de la gentrification, ces lieux de vie sont attentifs à une programmation ouverte, où l’entre-soi n’est pas le bienvenu. On peut y retrouver, au détour d’un atelier de maroquinerie, d’un concert de jazz manouche ou d’une projection de match de foot, la richesse et la diversité du tissu humain vitriot.

Tout cela contribue à mettre en oeuvre une sociabilité tournée vers l’entente et la convivialité, vectrice de valeurs culturelles communes, portée à diminuer les fractures sociales.

Charge utopique

Un tel constat ne vient pas de nulle part. Si les lieux de culture autonomes favorisent ce genre de rapprochements, c’est bien parce qu’ils se revendiquent d’une certaine vision politique du vivre-ensemble et qu’ils portent en eux un puissant héritage utopique.

Pour en saisir les origines, il faut remonter à la fin des années soixante-dix. À cette époque, le Nord-Ouest des États-Unis puis l’Europe voient fleurir un phénomène musical et politique nouveau : la scène punk.

Scène aventureuse, scène rebelle, anti-consumérisme, elle prône la non-nécessité de l’expertise technique et valorise le Do It Yourself* (DIY). La traduction, “faites-le vous-même”, est éloquente : pourquoi chercher ailleurs quelque chose que vous pouvez apprendre à faire de vos propres mains ? Le DIY renvoie au bricolage, à la débrouillardise, au recyclage...

Faire preuve d’audace, composer avec les moyens du bord, tendre vers l’autonomie hors des circuits marchants. Voilà les promesses du Do It Yourself, dont la dynamique, depuis les années punk, s’est propagée de contre-culture en contre-culture et prend aujourd’hui à Vitry toute son ampleur.

Les lieux de culture autonomes en sont l’expression parfaite. Pylos, Fada, Crapo, espace Marcel-Paul... Autant d’espaces occupés par des as de la débrouille qui renouent avec le système D, le travail manuel et l’artisanat, puis encouragent les publics à devenir acteurs et non spectateur de leurs sorties.

Cyclofficine Vitry Pylos
Du Pylos au parc des Lilas, la Cyclofficine essaime 
l'autonomie et la débrouille-attitude à Vitry.

Cette culture est, par ailleurs, traversée d’une remise en question tenace des modes de production et de consommation actuels. Les circuits courts et l’économie sociale et solidaire y sont à l’honneur. On préfère réparer, troquer ou emprunter plutôt que de racheter. La production locale et l’entraide entre voisins sont privilégiées. Alain Belamiri, le brasseur de Vitry, est d’ailleurs souvent mobilisé. On s’interroge sur des modes de vie viables et équitables. L’association Planète lilas, sur le Plateau, en a fait le coeur de son projet d’éducation populaire. Sa mission ? Responsabiliser et sensibiliser les Vitriots quant aux activités maraîchères, aux circuits courts et aux enjeux d’une agriculture raisonnée.

Partager la ville

Pas de miracle : décloisonner la culture, miser sur l’échange, libérer des zones d’utopie sont des stratégies payantes à Vitry. De par leur liberté et leur créativité, les lieux de culture autonomes ont su tirer leur épingle du jeu et inviter les Vitriots à participer à l’organisation du fait culturel dans la ville.Cette dimension participative se concrétisera de la manière la plus évidente à l’espace Marcel-Paul où, depuis les rencontres Imagine Vitry, il est prévu de mettre à disposition de la population une salle d’activités municipales et associatives. 

Pour valoriser le territoire urbain, il est clair que la confiance et la complémentarité sont de mise entre acteurs privés et pouvoirs publics. Ensemble, ceux-ci dessinent aujourd’hui les contours d’un écosystème culturel horizontal et hétérogène... Aux Vitriots d’en devenir les acteurs privilégiés ! 

   


*Lexique  

  • Autogestion : mode de gestion d’une activité qui présuppose l’aptitude de ses acteurs à s’organiser collectivement et harmonieusement.
  • Do It Yourself (DIY) : éthique proche de l’anticonsumérisme et l’autosuffisance, qui valorise le bricolage, le recyclage et la récup'.
  • Économie sociale et solidaire (ESS) : rapport à l’économie réconciliant activités marchandes, équité sociale et production raisonnée.
  • Friche culturelle : revitalisation d'un espace vacant par des pratiques culturelles et artistiques.
  • Tiers-lieu : espace hybride situé à mi-chemin entre travail et famille, favorisant les interactions sociales et la créativité artistique.
  • Urbanisme transitoire : pratiques d’occupation temporaire de lieux publics ou privés émanant souvent d’initiatives autonomes.

    

Dossier réalisé par Timothée Froelich

 
  • Bessige le 03/10/2018 à 11:16

    Terms intéressant (même thème dans LE MENSUEL d'octobre 2018.1seul reproche:aucune adresse et n° de téléphone (par exemple, le Pylos;rien, même à partir de Google ou Pages JaunesLire la suite

 
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