Bakary Sissoko, la quête du sens

Vingt-cinq ans, banlieusard et fier de l’être, Bakary est aujourd’hui acteur sur scène… Et de sa propre vie. A l’affiche d’un Bourgeois gentilhomme moderne et populaire, le jeune Vitriot fait fi de sa dyslexie et poursuit sa route avec assurance.

Publié le 15 décembre 2025 Modifié le 15 décembre 2025

Temps de lecture estimé : 4 min

« Quoi qu’il arrive, je garde la tête haute !” Sur scène comme dans la vie, Bakary Sissoko éblouit. Acteur, comédien, il incarne Monsieur Jourdain dans un Bourgeois gentilhomme revisité, mêlant rap et culture populaire.“C’est un mec de cité qui a réussi, et cherche à intégrer un milieu social plus élevé, raconte Bakary. Il est prêt à être ridicule pour y arriver.” Un personnage drôle et touchant, dans lequel il se reconnaît parfois.

Sur le toit de son immeuble, dans le quartier du 8-Mai-1945, Bakary contemple la ville où il a grandi. Il parle de sa famille, de ses potes, de son quartier avec des étoiles dans les yeux.

“Je suis Malien et Français, j’ai le cul entre deux chaises. Alors Vitry, où il y a plein de personnes issues de la diversité, où on a une histoire… C’est mon refuge.” Il cite Mafia K’1 Fry, 113 et Rim’K avec son titre Tonton du bled. “C’est ça être banlieusard et fier de dire d’où l’on vient.”

Des racines auxquelles il accorde de l’importance. Son père, décédé en 2005, reste omniprésent, rayonnant, dans les récits de sa mère. Une figure qui lui a permis de “sacraliser beaucoup de choses : le sens de la famille, être toujours droit, tendre la main aux autres…” À l’école, c’est plus compliqué. Complexé par sa dyslexie, Bakary est turbulent. “Je faisais tout pour qu’on ne me voit pas vulnérable.” À partir de la 5e , il est accompagné par une auxiliaire de vie scolaire (AVS), Simonetta. Au début, l’adolescent lui mène la vie dure – jusqu’au jour où il comprend qu’elle n’est pas son ennemie. “C’est la première personne qui a cru en moi.” Grâce à elle, il apprend à voir au- delà de son handicap. Élève au lycée Chérioux, il passe un bac électrotechnique, puis un BTS. La dyslexie le freine ? Peu importe, il s’accroche, pour s’assurer une sécurité d’emploi. Diplôme en poche, le Vitriot teste plein de choses : menuiserie, mécanique, événementiel… “Je cherchais ma voie : je voulais un travail qui ait du sens.”

Dompter les mots, vaincre la peur

En 2023, il croise la route d’Anissa Allali, fondatrice du Prêt à tourner (PAT) studio, un centre de formation d’acteurs. Il s’y inscrit, encore pour tes- ter, et se découvre une passion. “Au début, c’était dur. Le langage, le jeu, la voix… J’étais dans l’inconnu total.” Et sa coach ne mâche pas ses mots. Le plus difficile ? Qu’on lui dise qu’il “fait semblant”. Alors il apprend à écouter, à observer, à apprivoiser son corps. Quand la pièce de Molière se monte, Bakary répond présent. Mais la découverte du texte, en groupe, est une épreuve. “On fait un tour de table, chacun doit lire… Je refuse.” Par peur de buter sur les mots, par peur d’être jugé.

Mais Bakary ne lâche rien : il bosse dur, apprend le texte par cœur, passe les auditions… et décroche le rôle principal. Lors de la première représentation, en juin 2024, c’est la révélation. “J’avais très peur. Mais quand je suis arrivé sur scène, j’ai entendu des rires ; il y avait une proximité avec le public. Je me suis senti bien.” Depuis octobre, il a repris le masque de Jourdain et joue tous les week-ends à l’Apollo Théâtre, à Paris. S’il est heureux que des jeunes de quartiers populaires s’y déplacent, eux qui n’ont parfois pas l’habitude d’aller au théâtre, il insiste : le spectacle est pour tout le monde.

Encore chauffeur pour gagner un peu d’argent, il a depuis peu intégré une agence et passe des castings. Le voilà lancé pour une carrière d’artiste. Et il le dit lui-même, “rien ne m’arrêtera”

Portrait réalisé par Clément Aulnette

  • 2000 : Naissance à Créteil le 7 mai et emménagement de sa famille à Vitry.
  • 2013 : En septembre, rencontre avec Simonetta, AVS, qui l’accompagne au collège en raison de sa dyslexie.
  • 2022 : Obtention de son BTS électrotechnique au lycée Chérioux
  • 2023 : En juin, rencontre avec Anissa Allali, fondatrice du PAT Studio
  • 2024 : Premiers pas sur scène avec Le Bourgeois gentilhomme le 28 juin