Les baraques de l’après-guerre
Publié le 15 décembre 2025 Modifié le 16 décembre 2025
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On les appelle les “maisons canadiennes” ou les “datcha”. Entre les rues Pasteur et George-Sand, non loin des rails du RER C, un grand rectangle de verdure de 10 000 mètres carrés abrite seize chalets. La peinture de leurs bardages en bois s’écaille un peu, mais les volets de couleur ont du charme. Dans la lumière d’automne, on pourrait se croire au Canada.
“Ce sont des pavillons très atypiques, on se demande ce qu’ils font là ! reconnaît Carole Gauthier, présidente de Novedis, propriétaire-gestionnaire de ce parc au sein du groupe SNCF. Après la Seconde Guerre mondiale, des Canadiens sont venus aider à la reconstruction de la ligne ferroviaire entre Paris et Orléans. Et il fallait les loger.”
1963 – Extrait de cadastre municipal : le quartier des chalets, rue Pasteur
Un quartier bordé de jardins ouvriers
Les maisons, censées être provisoires, sont livrées en 1947 et 1953. Il s’agit de F4 et F5, 100 mètres carrés au maximum, tout en bois – sauf deux, en acier et béton. Dans les archives locales, les alliés canadiens n’ont laissé aucune trace. Rapidement, les occupants des chalets sont des cheminots d’astreinte, car ces logements SNCF sont très proches de la gare. Carl Sailly, ancien des ateliers de Vitry, se souvient de son emménagement, en 1981.
“Je n’avais jamais vécu en maison. Un voisin m’a donné un poêle à mazout. J’ai découvert la solidarité : pour abattre un arbre comme pour l’apéro sur le trottoir !”
À son époque, le quartier est bordé de jardins ouvriers et des wagons de fret déchargent encore du charbon à la halle SNCF, devenue aujourd’hui Nouveau Gare au théâtre. En 1999, Nuria Santenac, commerciale à la gare d’Austerlitz, intègre une baraque inhabitée depuis longtemps.
“Il n’y avait qu’un sanibroyeur, et un jour notre cave s’est retrouvée remplie de nos eaux usées et d’excréments ! Les vieilles canalisations en cuivre pétaient. Nous n’avions pas de double vitrage.” Mais comme tous les locataires, elle effectue des travaux et mesure sa chance de vivre dans ces chalets avec jardin, tout près de Paris, pour un loyer très modéré. “Je resterai là jusqu’à ce qu’on me déloge !” prévient Nuria. Les heureux habitants des baraques se savent en effet en sursis.
Leur parcelle fait partie du projet de la Zac Seine-Gare, qui prévoit des logements, commerces et équipements publics. Mais les travaux ont pris du retard. Lors de la dernière réunion de quartier, en juin dernier, le maire, Pierre Bell-Lloch, a été rassurant : la démolition des maisons n’est pas pour demain.
2025 – Au 12 rue Pasteur, l’association De la rue à la scène, dernière arrivée dans les baraques.
Après les cheminots, les associations
Avec les années, le quartier a de toute façon changé de visage. Des cheminots sont partis à la retraite, et leur bailleur, prudent, a préféré y installer des associations de manière transitoire. C’est ainsi que, pendant le Covid, Nuria, toujours elle, a pu récupérer un pavillon pour organiser, avec l’association du Port-à-l’Anglais, une distribution alimentaire hebdomadaire des invendus de Rungis, qui se poursuit.
Dans la rue parallèle, les bénévoles de Maq’Image ont rénové leur chalet pour des expositions et des animations. Culture du cœur et le Matériaupôle partagent l’un des deux chalets rachetés par la ville. Dernière arrivée enfin, dans une maison un temps utilisée pour du coworking, l’association De la rue à la scène propose des projets solidaires, culturels et écolos.
Ces baraques d’après-guerre n’ont donc pas perdu leur âme. Un mystère demeure toutefois sur leur origine. Ces maisons sont-elles vraiment “canadiennes” ? Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, environ 150 000 habitations provisoires ont été construites pour les sinistrés français. À Lorient, un guide conférencier féru d’architecture, Mickaël Sendra, s’est pris de passion pour tous ces préfabriqués qu’il cartographie sur Internet.
“Les États- Unis ont, par exemple, envoyé 8 000 chalets en kit et le Canada 2 000, explique-t-il. Mais le modèle canadien ne ressemble pas du tout à celui de Vitry !”
En revanche, les maisons en bardage bois rappellent beaucoup celles d’un quartier de Saint-Étienne-de-Rouvray, près de Rouen. Là-bas, ce sont des cheminots… suédois – et non pas canadiens – qui ont fourni leurs préfabriqués et aidé les Français à reconstruire la ligne de chemin de fer.
Lucie Darbois