Manon Debaye, sur le fil de l’adolescence
Publié le 08 novembre 2021 Modifié le 04 août 2025
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Depuis quelques années, la bande dessinée amorce un nouveau tournant, tonique et réjouissant, avec l’arrivée de jeunes autrices. Manon Debaye en fait partie, et témoigne, avec La Falaise, d’une BD sensible, subtile et poétique autour de l’adolescence. Manon grandit au Moulin-Vert. Les professions de sa mère, animatrice au centre de loisirs Paul- Armangot, et de son père, musicien, l’ancrent dans la ville et dans le goût de la culture. Elle aime raconter des histoires par tous les moyens possibles, écrire, dessiner, monter sur les planches. Un bac littéraire en poche, c’est vers l’école Estienne, un établissement public axé sur les arts graphiques, qu’elle se tourne. “Chaque semaine, je suivais aux EMA un cours d’arts plastiques. Les enseignants m’ont beaucoup aidée à préparer mon entretien d’admission.” En deuxième année, un sujet d’étude la pousse à explorer la bande dessinée.
“C’est à ce moment là que j’ai réalisé que c’était ce que je voulais faire. J’ai plutôt grandi avec la littérature dont j’aime le rythme et qui laisse place à la contemplation. J’ai découvert la BD indépendante, des auteurs comme Chris Ware, Charles Burns ou Daniel Clowes, assez tardivement et grâce à la librairie le Tome 47 qui venait d’ouvrir.”
Diplômée à 21 ans, elle choisit de poursuivre son cursus à la Haute École des arts du Rhin (HEAR) à Strasbourg, sortant de son giron familial, y posant peu à peu les jalons de sa vie d’autrice en cocréant Mökki, une structure de microédition, et en s’associant à un collectif d’illustrateurs, le Grenier. “J’aime Vitry, c’est là où j’ai grandi, où je me suis construite. Mais, en même temps, mes années collège sont hantées par la prise de conscience de la violence économique, sociale et sexuelle. D’une certaine manière, la ville façonné mes engagements politiques, ma volonté de mener des ateliers de dessin dans les collèges par exemple, et de parler de l’adolescence avec des adolescents, filles et garçons.”
« La Falaise » met en scène cinq jours dans la vie de Charlie (alias Charlotte) et Astrid, décompte d’une mort annoncée. Car toutes deux sont unies par un serment, celui de se suicider en se jetant du haut de la falaise le jour des 13 ans de Charlie.
“Ce qui m’intéresse, c’est ce moment de passage : grandir ou mourir. Sortir de l’enfance, c’est se prendre le monde en pleine figure”, affirme Manon Debaye.
L’histoire s’arrime dans une Bretagne fantasmée, avec comme seul élément concret le collège, dont l’architecture reprend sans équivoque celle du collège Chérioux. Le dessin au crayon de couleur donne une sensation d’apparente douceur qui contraste avec la brutalité du propos qui, lorsqu’il surgit, se fait cru, à vif. Pour être à juste hauteur avec ses personnages, l’artiste exhume ses propres carnets intimes, trace de sa parole exacerbée.
“Écrire, c’est souvent partir un peu de soi ?” s’interroge la jeune autrice. “L’adolescente que j’étais se retrouve peut-être un peu dans Charlie, mue par un sentiment de colère, avec ses cheveux noirs, ses sourcils froncés, son masque social, et un peu dans Astrid par l’aspect solitaire et imaginatif.” Des moments de bascule malaisés, qui donnent corps à la vie, et pourraient encore faire l’objet de son attention pour sa prochaine BD. Déjà illustratrice pour des magazines (Zadig, Biscoto, New York Times…), Manon Debaye vient elle aussi, comme ses héroïnes, de franchir un passage, celui de la BD.
Portrait réalisé par Sylvaine Jeminet