Un coup de tonnerre
Publié le 06 juillet 2020 Modifié le 30 juillet 2025
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Samedi 4 juillet, 9 h 30. Le conseil municipal se réunit pour élire le nouveau maire de la ville. Tête de la liste Vitry rassemblés, élu avec 49,87 % des suffrages exprimés lors du second tour des élections municipales, Jean-Claude Kennedy semble destiné à conserver son mandat. Pourtant, l’ambiance est tendue en cette matinée et les visages sont fermés. À 9 h 45, Jean-Claude Kennedy prend la parole. Il évoque tout d’abord les conditions sanitaires, puis cède sa place derrière le micro à Alain Afflatet, doyen de l’assemblée, 70 ans, du groupe Vitry à venir. Celui-ci prend sa place pour mener les débats et déclare la séance ouverte, rappelant que huit Vitriots sur dix ont boudé les urnes lors du second tour des municipales. Puis, il passe la parole à Djamel Hamani, de la liste Vitry rassemblés, qui propose « un mandat de combat » et entame un discours offensif.
« Dans cette campagne, nous avons entendu les demandes de renouvellement, des interrogations fortes sur des instruments tel que la Semise… Celui que nous désignerons maire devra incarner la volonté de faire vivre la démocratie locale, que les Vitriots puissent décider du devenir de Vitry. Pour cela, il devra sortir du carcan financier que représente la contractualisation avec l’État… Pour ces raisons, j’ai l’honneur de proposer la candidature de Pierre Bell-Lloch. »
Stupéfaction et cris dans la salle pour ce troisième tour pour le moins inattendu. Du groupe Vitry rassemblés, Pierre Bell-Lloch, 42 ans, est le colistier de Jean-Claude Kennedy, également vice-président du conseil départemental et secrétaire de la section communiste de Vitry-sur-Seine.
Pierre Bell-Lloch est élu maire
D’autres élus prennent tour à tour la parole et affirment leur désaccord avec Jean-Claude Kennedy, soutenant Pierre Bell-Lloch. Abdallah Benbetka, écologiste de la liste Vitry rassemblés, parle d’une forte demande de renouvellement. « Monsieur Kennedy a voulu jusqu’à hier remettre en cause les engagements programmatiques forts de notre accord pour inscrire l’écologie politique réellement au cœur de la politique municipale. Il ne voulait plus garantir toutes les avancées programmatiques pour plus d’écologie à Vitry. Tout cela nous amène à soutenir la candidature de Pierre Bell-Lloch. »
Sonia Guenine, Rachida Kabbouri, Fabienne Lefebvre annoncent également leur soutien à Pierre Bell-Lloch, tandis que Khaled Ben-Mohamed assure : « nous avons appris avec stupeur que Jean-Claude Kennedy souhaitait remettre en cause notre accord avec le Parti communiste. Même s’il est revenu sur sa décision, on ne peut parler de respect des citoyens et des électeurs si, au lendemain des élections, on remet en cause un accord prévu dans une liste rassemblée ». Auquel Jean-Claude Kennedy, l’air sombre, répond aussitôt : « L’accord dont il est question, je l’ai reçu hier. Il a été respecté à la lettre ! »
Les colistiers restés loyaux à Jean-Claude Kennedy répliquent, notamment Hocine Tmimi qui parle d’une « candidature masquée, inconnue des Vitriots. Celle qui était connue des Vitriots, respectant les règles démocratiques, c’est celle conduite par Jean-Claude Kennedy, les Vitirots se sont exprimés, la démocratie a parlé, la République a été respectée. Je voterai pour Jean-Claude Kennedy ». Jusque-là silencieux, Pierre Bell-Lloch, costume noir et chemise blanche, propose de voter à bulletin secret, « de façon à ce que chacun puisse exercer son devoir démocratique sans aucune contrainte ».
Le vote a lieu et le résultat tombe, après un suspense insoutenable :
Pierre Bell-Lloch : 27 voix
Jean-Claude Kennedy : 11
Frédéric Bourdon : 7
Alain Afflatet : 6
Pierre Bell-Lloch est donc élu maire de Vitry.
L’émotion et la stupeur
La tension monte d’un cran. Il y a des vivats, des applaudissements, mais aussi des cris dans la salle. Après une interruption de séance, plusieurs élus se font prendre en photos avec Pierre Bell-Lloch, visiblement ému.
11 h 30, la séance reprend et les mots de Frédéric Bourdon, de la liste Vitry en mieux, cinglent. Il parle d’un « hold-up démocratique. Ce n’est pas la trahison d’un homme, mais la trahison d’un électorat… L’alternative, l’espoir est de notre côté ».
La socialiste Sarah Taillebois, liste Vitry rassemblés, partage son inquiétude sur la division des forces de gauche et assure que « la politique ne doit pas être qu’une affaire d’ego, de pouvoir. Nous pouvons encore donner de l’espoir et faire en sorte que les choses se passent de manière intelligente en nous rassemblant sur des idées ».
De la liste Vitry à venir, Emmanuel Njoh se désole : « Il y a un lien étroit entre le taux d’abstention abyssal et les intérêts des Vitriots sacrifiés sur l’hôtel des intérêts personnels et partisans ». Sur son fauteuil roulant, visiblement très touché, Ryadh Sallem, de la liste Vitry en mieux, déclare qu’il veut démissionner. « C’est inadmissible. Je n’ai pas envie d’être complice de cette pseudo-démocratie. » Du groupe Vitry rassemblés, Isabelle Lorand confie quant à elle que « les Vitriots ont choisi un maire à 50 %, c’est une évidence, ils ne comprennent pas ce qui se passe ».
Pierre Bell-Lloch prend enfin la parole et remercie d’abord Jean-Claude Kennedy « pour ce qu’il a fait pour la ville ». Il enchaîne : « Je souhaitais construire une candidature commune. Malheureusement, nous n’y sommes pas parvenus. Nous souhaitions avoir une équipe forte du renouvellement de la jeunesse. Cela nous a été refusé, c’est pour cela que nous sommes arrivés à la situation d’aujourd’hui. Nous sommes conscients de l’émotion et de la stupeur, mais viendra le temps des explications. Le taux d’abstention est critique sur notre ville et cela se combat avec dynamisme, sur le terrain ».
« Le meilleur pour l’avenir »
Alain Afflatet remet l’écharpe tricolore au nouveau maire, sous des applaudissements nourris, tandis que certains élus partent. Pierre Bell-Lloch reprend la parole. « Pour certains d’entre nous, cela fait dix ans que nous avons essayé de faire évoluer les choses. Nous constatons la dégradation de la vie dans les quartiers populaires. Nous n’avons pas de haine, de rancœur ou d’animosité. Nous sommes communistes, comme les maires précédents, socialistes, écologistes comme les membres des majorités passées, nous sommes républicains. Et surtout, nous voulons le meilleur pour l’avenir. Le monde change et il nous faut une équipe municipale qui comprend ces changements. Cette ville nous l’aimons, nous y avons grandi. Faisons aujourd’hui ensemble un mandat de respect, de luttes pour une ville tournée vers l’avenir. »
Pierre Bell-Lloch propose l’élection de ses adjoints. Il y a 37 votants. Sa liste est installée avec 33 suffrages. Après une salve d’applaudissements, la séance est levée. Le nouveau maire et ses adjoints se retrouvent devant la mairie pour une série de photos, de poignées de mains, de congratulations et, bien sûr, le pot de l’amitié.
Une nouvelle page de l’histoire de Vitry se tourne…
Marc Godin
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