Lycée professionnel, limites du travail à distance

Publiée le 15 mai 2020 - Mise à jour le 15 mai 2020

Les lycéens en professionnel n'accrochent pas tous à l'enseignement à distance. La désaffection explose et grossit le trait des inégalités sociales.

Les observateurs le notent : si, en CFA, les apprentis-salariés semblent rester plutôt assidus, les élèves des filières pro décrochent avec l'enseignement à distance. Quid de la reprise en lycée pro ? Malgré les intentions, faute de garanties sanitaires, cette rentrée s'éloigne a priori au mois de juin, comme pour les lycées généraux selon le calendrier déroulé par le gouvernement.

Pour Anthony, 19 ans, élève à Chérioux en terminale bac pro technicien en installation sanitaire énergétique et climatique (TISEC), ce sera la déception. Tout comme pour Rachid el Jide, un professeur dans la filière bâtiment.
“On ne nous a pas dit encore clairement quand il y aurait réouverture du lycée”, regrette le premier qui “préférerait avoir cours au lycée, parce que les profs sont là pour nous quand on a besoin”. “Les cours en padlet en ligne c'est bien, mais pas aussi rapide.”
“La reprise, c'est urgent pour les élèves, explique le second, professeur. Notamment ceux des milieux les plus défavorisés, on serait prêt à tenter le coup… si les conditions étaient garanties.”

Nicolas Delaplace, autre professeur en pro CAP signalétique et décors graphique (SDG) à Chérioux, résume, lui, un constat très partagé par ses collègues : “le mieux serait de se concentrer sur comment assurer une fin d’année scolaire à distance, l'acquisition des diplômes et les orientations, puis préparer la rentrée correctement en envisageant les aménagements adéquates en septembre”.

Bilan catastrophique des première année

Le décrochage est contrasté en 1re année et en terminale (2e année et année du diplôme).

En terminale, pour Anthony, qui fait pourtant parti des élèves motivés et assidus, l'exercice de l'enseignement à distance n'est pas si facile.
“Si je ne sais pas faire quelque chose dans un exercice de maths, le prof  m'envoie vers un site pour pouvoir m'aider, et ce n'est pas du tout comme avoir la réponse en directe. C'est plus difficile et plus lent, j'ai plus de mal à faire mon exercice.”

En 1re année pro, les élèves décrochent massivement, constatent les professeurs interrogés. “Sur mes 3 classes, je compte 60 % de perte, 15 à 18 élèves sur 24 ne se connectent jamais, souligne Mathias Tranakidis, prof principal d'une 3e professionnelle. Ils ne me rendent pas le travail parce qu'ils n'ont pas lu la consigne ou bien n'ont pas renvoyé le devoir, ou bien ont abandonné. J'ai pu en rattraper 3 ou 4 en envoyant des textos aux parents qui ne répondaient pas par mail.” À l'inverse, 70 à 80 % des élèves de terminale électrotechnique, souvent très motivés, se maintiennent, 50 % en plomberie. En  signalétique et décors graphique (SDG), Nicolas Delaplace ne compte plus que 4 ou 5 élèves qui répondent, “tandis qu'en terminale, 20 sur 24 jouaient le jeu –  bien qu'après les vacances de Pâques, on avait perdu la moitié des effectifs”.

Enseignement à distance pas organisé

Au début, les professeurs, pas toujours formés à l'utilisation d'Internet, ont dû, semble-t-il, beaucoup se débrouiller chacun de leur côté pour faire cours à distance. L'un des enseignants a, par exemple, en dialoguant avec ses collègues, réduit le nombre de plateformes numériques vers lesquelles les élèves doivent se rendre, pour leur éviter de s'éparpiller avec de trop nombreux outils. Google drive et des exercices de QCM ont été ses choix. Pour Mathias Tranakidis, “la continuité pédagogique, imposée comme elle l'a été, a fait décrocher les gamins”.

En tous cas, conséquence de l'enseignement à distance : les cours  techniques, spécificité de la filière, n'ont pas eu lieu.
“Le travail en atelier, explique Anthony, on ne va pas vraiment le faire. Les profs nous envoient des devoirs en écrit : comment dimensionner une pièce, faire des calculs... Mais vraiment, on ne peut pas faire de manipulation à domicile, et puis les stages on a été arrêtés dès qu'il y a eu le confinement.”

Les raisons de la déroute

Plusieurs constatations :

Rien ne vaut le présentiel. Pour Anthony, ses camarades sont parfois un peu perdus. “Ils trouvent qu'il y a beaucoup de devoirs. Qu'ils sont obligés de choisir ce qu'il vont faire et envoyer en premier.”

Les outils de travail à distance n'ont pas toujours été à la hauteur. “Pendant les deux premières semaines, il n'y avait plus de contact possible, ni avec les élèves ni avec les parents. Comme j'en avais eu certains en seconde, j'avais leurs coordonnées, explique un professeur, je les ai appelés un à un, 40 élèves pour obtenir leur adresse mail et leur envoyer les devoirs.”

Le matériel manque. Anthony, en terminal de bac pro, n'a pas pu récupérer la tablette fournie par le conseil régional distribuée tardivement. “Du coup, dit-il, je fais tout sur mon téléphone. Je le regarde et, sur mon bureau dans ma chambre je travail sur papier libre, j'en fais une photo que je renvoie au prof.” La correction pour s'autocorriger est retournée par mail, que lui imprime son père au bureau.

Les profs considèrent que la tablette n'est pas toujours adaptée. Et surtout, les élèves leur paraissent sous-équipés. Ils ont des problèmes de scanner, d'imprimante ou, plus radicalement, de connexion qu'ils n'ont pas, même pour le téléphone.

Inégalités sociales alourdies

Les trois professeurs interrogés s'accordent également sur l'impact de l'enseignement à distance : il touche gravement les jeunes des milieux les plus fragiles, souvent orientés vers les filières professionnelles.

“2 problèmes majeurs se posent à eux, outre le manque d'outils numériques de qualité, selon Mathias Tranakidis, pour qui la crise est une loupe posée sur les inégalités sociales des élèves” :

  • Ils n'ont pas d'espace à eux pour travailler et les bibliothèques sont fermées. “Comment le faire 5 heures par jour avec le petit frère dans la même chambre, ou dans la cuisine ou dans le salon avec le daron qui regarde la télé ou la sœur qui met la musique ?”
  • Ils n'ont personne à côté d'eux pour les aider et on leur demande une autonomie de travail qu'ils n'ont jamais eue.

Nicolas Delaplace, pour qui aussi  “la crise grossit les inégalités”, observe la porosité entre le monde des élèves et leur famille et celui de l'école. Ces jeunes sont rejetés du parcours scolaire classique même s'ils sont très intelligents. Il faut régler les problématiques sociales (revenu, santé, logement, équipement) et ne pas imaginer qu'elles se régleront à l'école.

Avant la crise, les professeurs se souciaient déjà des rentrées à venir avec la présence accrue du numérique. Les démarches dématérialisées se généralisent, si bien que des dizaines de parents ne parviennent pas à faire leur demande de bourse, obligatoirement en ligne pour la première fois en septembre dernier.

Gwénaël le Morzellec

 

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