Sculpture de Dubuffet : l’art comme emblème

Publiée le 31 décembre 2020 - Mise à jour le 08 janvier 2021

L’œuvre monumentale de Jean Dubuffet, "Chaufferie avec cheminée", qui vient d’être restaurée, n’était pas, au départ, destinée à Vitry. Mais elle y a trouvé sa place. Face au Mac Val, elle symbolise la volonté de la ville et du département d’être pionniers de l’art pour tous.

Rien ne semble l’atteindre. Insolemment blanc, noir, bleu et rouge vif depuis le coup de neuf du mois d’octobre, le géant de 14 mètres jure dans le chaos de la place de la Libération et du chantier du futur tram qui le frôle. Au Mac Val, le bureau de Céline Latil, responsable de la Documentation, donne sur l’œuvre, attaquée au fil des ans par la pollution et la lumière du soleil. “Il était devenu urgent de la restaurer. D’autant plus avec le chantier du tramway, dont la mise sous tension nécessitait le départ des peintres. L’échafaudage aurait pu provoquer des arcs électriques.” Plus de trente-cinq ans après sa mort, Jean Dubuffet fait encore des étincelles !

Artiste inclassable

Rien d’étonnant. Il aimait dire que l’art n’est jamais là où on l’attend. Et l’histoire de l’œuvre de Vitry le prouve. Un temps marchand de vins, poète, initiateur de l’art brut, le peintre se passionne, dès 1962, pour les gribouillages de coin de table au stylo-bille. “À partir de ces dessins automatiques, il invente tout un univers, "l’Hourloupe", en blanc, noir, bleu, rouge, qui façonnera son œuvre pendant plus de dix ans”, explique Sophie Webel, directrice de la fondation Dubuffet. Il se met ainsi à sculpter des peintures monuments. “Il choisit d’installer de grands ateliers à Périgny-sur-Yerres, dans le Val-de-Marne, pour expérimenter de nouvelles matières : polystyrène et résine. Il a en tête un projet fou : "la Closerie Falbala".” Un jardin de béton sculpté de 1 600 mètres carrés, noir et blanc, avec une villa-grotte en son centre. Aujourd’hui classé monument historique, il se visite et abrite la fondation de l’artiste.

C’est dans cet écrin que va naître par hasard la sculpture de Vitry. Pour camoufler le système de chauffage de la villa, Jean Dubuffet imagine, en 1970, une boîte sculptée, trapue à la base, puis élancée : la fameuse “Chaufferie avec cheminée”, en modèle réduit, sous la forme d’une maquette d’un mètre de haut. Mais le projet est finalement abandonné.

L’art décentralisé

Pendant que la maquette prend la poussière, la France passe à gauche, avec François Mitterrand, en 1981. Un an plus tard, les grandes lois de décentralisation permettent aux départements de gérer eux-mêmes leur budget. Olivier Beaubillard, ancien adjoint au maire d’Ivry, chargé de la Culture et conservateur au Mac Val, raconte : “C’était l’euphorie”. Le Val-de-Marne est le premier département de France à créer un service Culture, sous l’impulsion de Michel Germa, son président communiste, ancien imprimeur. “Germa et sa bande avaient la conviction que la culture est constitutive de la personne et de la vie”, poursuit l’ancien élu. Ils retiennent alors le projet d’un certain Raoul-Jean Moulin. Raoul, autodidacte, est journaliste à l’Humanité, critique d’art pour les Lettres françaises. “Pour stimuler la création, Raoul convainc qu’il faut acheter des œuvres aux artistes et les montrer au grand public.”

Le département constitue une incroyable collection, des années cinquante à nos jours, rassemblée dans le fonds départemental d’art contemporain. De nombreuses œuvres sont acquises grâce à la loi dite du 1 %. Elle oblige à consacrer 1 % du budget d’un chantier de bâtiment public à une commande artistique. Cette volonté politique rencontre celle de Vitry, ville pilote, qui pratique le 1 % depuis le milieu des années soixante, incitant même les opérateurs privés à le faire.

Le chantier de Vitry

Un chantier colossal s’annonce justement au grand carrefour de la Libération : le drainage des eaux usées de tout le coteau, jusqu’à la place du Marché. Toujours grâce au 1 % artistique, Raoul-Jean Moulin se met en quête d’une œuvre d’art qui marquerait les esprits sur ce rond-point. Et le département rêve de construire au même endroit un musée d’art contemporain pour les trésors de sa collection.

“Dubuffet est un artiste majeur du XXe siècle et sa fondation était ancrée dans le territoire : les regards se sont tournés vers lui”, raconte Céline Latil, du Mac Val. Dans les ateliers de Périgny-sur-Yerres, Raoul a une intuition : la petite maquette de la “Chaufferie avec cheminée”, agrandie, pourrait devenir le signal du futur musée et un emblème pour toute la ville. “Raoul était un peu barjo, se souvient Olivier Beaubillard. Il voulait la sculpture la plus grande possible. Il avait raison. Aujourd’hui, avec ce Dubuffet, il y a quelque chose qui dérape dans le paysage, ça casse les lignes, c’est génial !” Car, entre-temps, l’utopie a pris forme. La maquette est agrandie au pantographe, un drôle de compas articulé, trois fois puis cinq fois, en résine et fibres de verre. Elle mesure finalement 14 mètres de haut et pèse 4 tonnes ! Richard Dhoedt a supervisé la fabrication et l’installation à Vitry. “J’étais sur le site, en 1996, quand elle a été apportée en deux morceaux. Il a fallu deux jours et un convoi exceptionnel pour la base, très large.”

Le rond-point Dubuffet

Le 28 mars 1996, Michel Germa, président du conseil général, inaugure l’œuvre place de la Libération : “La culture n’est pas un supplément d’âme dont une société pourrait faire l’économie. Chacun doit pouvoir puiser dans sa rencontre avec les œuvres des moyens pour mieux comprendre le monde.” Mais la sculpture et son coût – 3,4 millions de francs – font jaser. Dans leur clip “Les Princes de la ville”, en 1999, les rappeurs vitriots du 113 la défigurent : “Rénover les bâtiments, on attend toujours, et vos monuments à 100 barres, nous on s’en fout”. Encore aujourd’hui, sur la page Facebook de la ville, ce commentaire après la restauration : “Mince, on enlève pas cette mocherie ?”

Admirée, détestée, l’œuvre de Dubuffet a pourtant exaucé les vœux de ses pères. Elle a été la première pierre symbolique du Mac Val, le musée départemental d’art contemporain, finalement sorti de terre en 2005. Et elle n’échappe au regard de personne, Vitriots aujourd’hui, usagers du tram et du métro demain. Dubuffet lui-même serait ravi. “Sans pain, l’homme meurt de faim. Sans art, il meurt d’ennui.”

Lucie Darbois

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